Prologue

Le Procureur, les avocats, le Juge.

Le rideau est fermé. Dans le noir, on entend crier en voix off : “Eh ! Mon vier, madame Olivier ! Votre chien il encule le mien, et vous vous dites rien ?!” Une voix de femme répond, toujours en voix off : “Eh ! Ça leur fait du bien !”

Le rideau s’ouvre. Trois tables font face au public et occupent presque tout l’espace. On y lit la devise de la République : Liberté, Match nul, Fraternité. Deux sièges derrière la table centrale, trois derrière les deux autres. Au fond à gauche un tableau papier avec des marqueurs. Au centre, en avant-scène et légèrement à droite, la barre pour l’audition des témoins et des experts. Deux entrées dans le fond, côté jardin et côté cour. Le Procureur est assis à la table centrale sur la gauche, il consulte ses dossiers. L’avocat de l’Académie, Me Garcia, entre côté jardin et le salue.

Me Garcia - Monsieur le Procureur ! Toujours le premier arrivé !

Le Procureur - (D’un air détaché) Oh, je n’ai aucun mérite, cher ami, mon bureau est juste au-dessus… J’y ai même un lit.

L’avocat prend place à la table de gauche, à droite du Procureur, et sort ses dossiers.

Me Garcia - Et vous connaissez l’avocat du requérant ?

Le Procureur - (Soudainement agité) Hou ! Là ! Je ne le connais que trop bien, Maître ! C’est un gauchiste ! Et de la pire espèce ! Féru de “foute balle”, ça oui ! Mais beaucoup moins soucieux de la réputation de notre belle cité !

Me Garcia - Diantre !

L’avocat des Olivier fait une entrée tonitruante, côté cour.

Me de Rocca - On me dit : “Entre !”, j’entre !

Le Procureur - (À l’avocat de l’Académie) Voilà : Maître de Rocca !

Me de Rocca - Oh, fatche de ! C’est lui le proc ?! Ça va pas être triste ! Va y avoir du pet à La Capelette !

Il prend place derrière la table de droite, sur le siège le plus près de la table centrale.

Me Garcia - Comment vous adressez-vous à un officier de justice, mon cher confrère ?

Me de Rocca - ôh ! Gàri ! On va mettre d’entrée les points sur les ‘t’ et les barres sur les ‘i’ : je ne suis ni votre cher, ni votre con, ni votre frère ! Et j’entends bien au cours de ce procès vous faire rendre gorge et réhabiliter la mémoire de la pôvre mère de mon client ! (Un temps, puis il hurle) Et je vous promets : ça va être un beau match !

Le Procureur - (À l’avocat de l’Académie) Que vous disais-je ?…

On entend une voix des coulisses : “LA COUR !” Tous se lèvent. Le Juge entre et s’installe immédiatement au centre.

Acte I

L’expression “Mon vier, madame Olivier”
est-elle une véritable expression marseillaise ?

Le Juge - Asseyez-vous ! Bien… Nous, Juge Eva Pajoly siégeons ce jour en vertu de l’article 06.00.22.13.51 du Code Civil. La Cour a été saisie pour une procédure de réhabilitation publique. Le requérant est le fils de Madame Olivier qui se plaint de l’exclusion lexicale dont l’Académie de Marseille aurait frappé sa mère, madame Olivier, en la jugeant indigne de figurer dans son Dictionnaire du marseillais. L’avocat du Comité de Défense de madame Olivier est… ?

Elle attend que l’avocat des Olivier se présente, mais il est occupé à écrire un SMS sur son portable.

Le Juge - L’avocat du Comité de Défense de madame Olivier est…?

Me de Rocca - Me André de Rocca, madame le Juge ! Excusez-moi je… (Il montre son portable)

Le Juge - Qui représente l’Académie de Marseille ?

Me Garcia - (Fier) Me Serge-Jean Garcia, madame le Juge !

Le Juge - Le Procureur de la République est…?

Le Procureur - (Sec) Officier de justice Siegfried Scotto !

Me de Rocca - (En aparté, toujours plongé dans son portable) Toujours aussi gracieux cet enfoiré !

Le Juge - Vous disiez Maître ?

Me de Rocca - Rien ! Rien ! Je soliloquais…

Le Juge - Votre client est absent ?

Me de Rocca - Nooon !

Le Juge - Maître ! Je veux comprendre : vous parlez tout seul… Votre client n’est pas là… mais “nooon” il n’est pas absent… Rassurez-moi : vous allez bien ?

Me de Rocca - Écoutez, madame le Juge, je suis absolument certain que mon client – qui tient la Cour en haute estime – va se présenter d’un instant à l’autre. Je l’ai eu par SeuMeuSeu il n’y a pas cinq minutes : ni mépris, ni négligence. Au contraire il cherchait son plus beau costume pour vous faire honneur, madame le Juge.

Le Juge - Soit ! Mais j’entends bien, vu… “l’objet” de ce procès… que tout se passe avec ordre et solennité !

Me de Rocca - C’est tout à fait mon intention, madame le Juge !

Le Juge - Bien. Après étude du dossier, j’ai fixé l’ordre du jour de la façon suivante : la Cour sera appelée à répondre à trois questions.

Le Procureur - (Il tape sur la table) Allons ! On prend une feuille !

Les deux avocats ont des réactions d’élèves du primaire : Me Garcia se réjouit, tandis que Me De Rocca ronchonne. Le Juge se lance dans une “dictée” de maîtresse d’école. Elle répète chaque portion de phrase et prononce les ponctuations importantes.

Le Juge - Première question : l’expression “Mon… Mon vier, madame Olivier” est-elle une véritable expression marseillaise ? Point d’interrogation… Deuxième question : la personnalité de madame Olivier est-elle de nature…

Me de Rocca - (Comme un gamin) M’dame, vous pouvez ro-répéter un tout petit peu plus… moins vite ?

Le Juge - La personnalité de madame Olivier est-elle de nature à discréditer l’image de la ville comme l’a redouté l’Académie ?

Le Procureur - (Surveille la copie de Me Garcia et lui précise) i e !

Me Garcia - (Bon élève) i euh !

Le Juge - Et enfin, troisième question : cette expression doit-elle être insérée

Me Garcia - (Bon élève) é euh !

Le Juge lui donne un coup de cahier sur la tête. Il se protège et geint comme un enfant.

Le Juge - dans le Dictionnaire du marseillais ?

Le Procureur - Très bien ! On pose les stylos ! Je peux relire ? Première question : “l’expression ‘Mon vier, madame Olivier’ est-elle une véritable expression marseillaise ?” Deuxième question : “la personnalité de madame Olivier est-elle de nature à discréditer l’image de la ville comme l’a redouté l’Académie ?” Et enfin, troisième question : “cette expression doit-elle être insérée dans le Dictionnaire du marseillais ?”

Le Juge - Je vous rappelle qu’en vertu de l’article 51-69-QKC-13 ségolénisant le principe de démocratie sarkozypative, si, au terme du procès, un consensus n’apparaît pas, c’est le peuple (Elle désigne le public) qui sera appelé à se prononcer.

Acte I

L’expression “Mon vier, madame Olivier”
est-elle une véritable expression marseillaise ?

Acte I - Scène 1 : Le linguiste

Le Juge et le Procureur – (Se tournent l’un vers l’autre) Bien !

Le Juge - Passons sans attendre à la première question. J’appelle le premier expert : docteur en sociolinguistique, professeur à l’Université des Goudes-Baille réunies, monsieur Médéric Gasquet-Cyrus

Le linguiste entre depuis le public. Le Procureur lui fait signe (toujours de façon hautaine et désinvolte) de s’installer à la droite de l’avocat de l’Académie. Le linguiste reste debout et sort de son sac livres et notes.

Le Juge - Monsieur l’expert… (Elle est visiblement troublée, sensible au charme du linguiste) décrivez-nous avec précision la position du mictionnaire ?

L’avocat de l’Académie et le Procureur s’étant retournés vers elle :

Le Juge - La position du Dictionnaire …

Le linguiste - Bien. Soyons simples. L’ouvrage dont il est question est une œuvre lexicographique dont la scientificité a été corroborée grâce à un différentiel sémantique destiné à structurer les différents paradigmes lexicaux et syntaxiques. Je pense, et vous en conviendrez, que nous avons su éviter la dimension trop prescriptive, en privilégiant notamment la normalisation morphologique des lexèmes. (Il s’adresse à tous) N’est-ce pas ? (Devant le vide sidéral et les regards ahuris, il réalise qu’il jargonne.) Écoutez personnellement, en ma qualité de membre du Comité de rédaction, j’étais favorable à ce que cette expression soit dans le dictionnaire. Ainsi à l’article “Vier“, qui figure dans le dictionnaire, j’avais… D’ailleurs, j’ai gardé mes notes, si vous le permettez, je vais les consulter… (Il feuillette ses notes) Alors… “Mounine“, “Pachole“, “Tafanàri“… “Vier“ ! Voilà… J’avais proposé cet ajout : “Lorsque quelqu’un prononce ‘mon vier !’ il n’est pas rare d’entendre à la suite cette formule plaisante et vulgaire : ‘Mon vier, madame Olivier, votre chien encule le mien et vous vous dites rien ?!’ On peut surenchérir en ajoutant ‘Hè ! Ça leur fait du bien !’” Voilà exactement ce que j’avais proposé à l’Académie de Marseil-…

Me Garcia - (Emporté par sa fougue il fait tomber sa bouteille d’eau) Monsieur l’expert, un dictionnaire ne doit-il pas s’enrichir de citations littéraires plutôt que d’expressions… populo vulgaire, voire disons-le tout net : carrément grossières ?

Le linguiste - Mais ce dictionnaire est entièrement fondé sur des citations littéraires ou des expressions tirées de chansons…

Me Garcia - (D’un air de défi) Des citations littéraires ? Des noms ! Des noms !

Le linguiste - Eh bien… je peux vous mentionner… entre autres auteurs cités dans le dictionnaire… le groupe Quartiers Nord…

Me Garcia - Pff ! Quartiers Nord…

Le linguiste - Michel Jacquet…

Me Garcia - Pff ! Michel Jacquet !

Le linguiste - Serge Scotto !

Me Garcia - Et pourquoi pas André de Rocca !

Le linguiste - Mais tout à fait !…

Me Garcia - (Triomphal) Soit ! Mais pas l’expression incriminée ! Pas celle qui relate les sordides exploits du chien de madame Olivier ?

Le linguiste - Parfaitement ! La citation est de Pierre Ascaride dans Au vrai chichi marseillais – Tragédie grasse, paru à Nantes, en 2004, chez L’Atalante… page 78 !

Me de Rocca - Et malgré l’éminence de tels auteurs (Il se désigne) l’expression n’est pas dans le dictionnaire ?

Le linguiste - On m’a refusé la première version que je viens de vous livrer. Alors j’ai proposé une deuxième version plus édulcorée. Parce qu’il faut vous dire que l’Académie de Marseille, sœur de l’Académie Française, est une noble institution dont la fondation remonte à la peste de 1720…

Me de Rocca - L’an Pèbre quoi !

Le linguiste - Oui ! Non ! Enfin, pas tout à fait ! L’an Pèbre c’était plus tard… (Il devient plus familier) On dit “l’an Pèbre” à cause d’une épidémie de pébrine qui avait contaminé les élevages de vers à soie, au XIXe siècle, notamment en Provence, et la pébrine, ça leur faisait plein de petits points noirs comme ça (Il tapote des doigts sur son bras) des petits, petits, petits points noirs, tac tac tac… Et pourquoi la “pébrine” ? Parce qu’en provençal, lou pebre, ça veut dire ? (Il attend la réponse du public) Le “poivre” ! D’où : “l’an Pèbre”… (Il reprend ses esprits), Mais on s’écarte complètement du sujet là ! Ainsi, l’Académie comprend d’éminents notables et érudits de notre cité, qu’un parler trop gras, tro… p’outrancier pourrait brusquer… J’ai donc suggéré cette nouvelle version : “Exclamation construite avec une rime : Mon vier madame Olivier !” Je tiens d’ailleurs à vous faire remarquer que c’est une rime riche. Mais enfin, cette version a quand même été supprimée par la suite. Voilà pourquoi nous n’avons dans la version définitive du Dictionnaire du marseillais – et c’est pour ça que nous sommes là – aucune allusion à madame Olivier. Ni à monsieur Simon et son fameux viémon, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire…

Le Procureur - Vous permettrez, Môssieur l’expert en verlan, qu’en tant que Procureur… je me sois procuré quelques informations, témoignages et autres rapports contradictoires… qui me laissent craindre, horrible voile du soupçon, que votre expertise ne soit entachée de partialité, oui, de ce chauvinisme si marseillais et totalement aveugle, quoique sympathique et tout à votre honneur de concitoyen, mais qui tendrait à en minorer la portée, voire la légitimité, devant une cour de justice. Car à force de vouloir prouver à tout prix que cette expression – que je ne tiens pas à répéter – est “bien de chez nous”, vous avez peut-être fini par le croire, quand je prétends, moi, instamment démontrer, malheureusement pour vous, le contraire ! Ainsi le journaliste et romancier François Thomazeau, un autre de nos grands écrivains – une plume ! – fort de votre fréquentation, s’est cru autorisé à vanter dans les salons parisiens l’originalité de “notre” expression, si typiquah, (il caricature l’accent marseillais) si pittoresquah… Aussitôt se fit-il reprendre de volée.

Me de Rocca - Reprise de volée ? Contre attaque ! Le match est lancé !

Le Procureur - (Dédaigneux) Merci Maître…

Me de Rocca - Six mètres ? Je dégage…

Le Procureur - Je tiens de lui qu’un ancien étudiant à Janson de Sailly…

Me de Rocca - Dessailly ?

Le Procureur - …je cite, l’avait tout simplement brocardé, humilié publiquement et tout Marseille avec lui, et sans doute à cause de vous !!! Cet ancien étudiant à Janson de Sailly

Le Procureur - Marcel ?

Le Procureur - … arguant que jusque dans les milieux les plus distingués, les plus huppés, de la capitale, on usait couramment d’une expression équivalente, à savoir “Eh putain ! Madame Martin ! votre chien, etc., prout, prout…” (Il pointe le linguiste du doigt d’un geste de défi) Ahh ahh ? !!

Le linguiste - On connaît dans chaque hémisphère, il est vrai, des variantes syntaxiques de cette locution… Tenez ! Jusqu’en Angleterre, où l’on dit : “My dick ! Miss Moby !”

Me de Rocca - “Mon gros bambou, Miss Mamadou” comme on dit à… (Il invite le linguiste à répondre)

Le linguiste - Ouagadougou !

Le Juge - (D’un ton précieux) J’ai effectivement entendu lors d’un voyage à Bruxelles – en Belgique – où j’étais allée acheter quelques petits chocolats : “Ma bite, madame Magritte”.

Ils se regardent tous, interloqués de cette intervention. Le Juge s’en excuse presque.

Le linguiste - Mon muge, madame le Juge !

Me Garcia - Ma grand-mère disait : “Mes couilles, le temps se brouille”…

Tout le monde le regarde, tout aussi surpris…

Me Garcia - C’était ma grand-mère …

Le Juge - Très bien ! Monsieur l’expert, je crois que vous avez répondu à toutes nos attentes, et même au-delà… Je vous en remercie.

Le linguiste - (Il fait un geste équivoque du bassin) Je me retire ?

Le Juge - Non ! Non !

Me de Rocca - Qu’est-ce qu’il veut faire ?

Le Juge - Ne vous retirez pas tout de suite !… Pas trop vite… Vous allez introduire encore ! … la dernière question.