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Mon meilleur ami est une fille.

Elle s’appelle Pauline.

Notre amitié ne date pas d’hier car déjà en crèche, nous échangions nos doudous.

Alors, naturellement, le reste du parcours éducatif a suivi. Même maternelle, voisins de table tout le long du primaire, et, dans deux jours, rentrée commune au collège dans la même sixième.

Toujours fourrés ensemble. Comme les deux graines d’une même gousse de cacahuètes.

Ce jour-là, nous étions allongés dans un champ, la tête tournée vers le ciel. Nous imaginions des formes dans les nuages qui filaient au-dessus de nos têtes. Nous avions déjà trouvé une cafetière en ébullition, un cheval lancé au galop et un bouquet de roses blanches, lorsque, soudain, Pauline s’est tournée vers moi.

– Mathieu, je peux te demander quelque chose ?

– Bien sûr, j’ai répondu, tu sais que tu peux tout me demander à part de te prêter mon skate.

De ce côté là rien à craindre, Pauline déteste les sports de glisse. C’est d’ailleurs ce qu’elle m’a confirmé dans la seconde qui a suivi.

– De ce côté là rien à craindre, je déteste les sports de glisse.

Elle a laissé filer quelques secondes de plus, le temps de découvrir un indien qui fumait le calumet de la paix dans un cumulus-nimbus, et a poursuivi :

– Je veux seulement te poser une question.

J’ai opiné.

– Vas-y, je t’écoute.

Elle a coupé une brindille d’herbe, l’a calé entre ses dents et m’a demandé :

– Si tu devais choisir entre ton père et ta mère, lequel tu prendrais ?

Sur le coup, j’étais un peu perdu.

– J’y comprends rien à ta question !

Pauline a précisé :

– Imagine que tes parents attrapent un sale virus de la mort qui tue et que toi tu n’aies qu’une seule dose d’antidote à ta disposition. À qui tu vas la donner ?

Selon moi, Pauline n’a qu’un gros défaut. Elle adore les très mauvais films de science-fiction. Pour ses dix ans, ses parents lui avaient offert le coffret collector des pires productions réalisées ces cinquante dernières années. À ce stade là, nous ne parlons plus de série B, mais plutôt de série Z. À force de les visionner en boucle, ça devait lui grignoter le cerveau. Il n’y avait pas d’autre explication possible.

J’ai tenté de ruser.

– Je partage la dose et j’en donne la moitié à chacun.

– Non, ça ne marche pas ! a protesté Pauline. Pour être efficace, la dose doit être avalée en totalité. Un de tes parents doit mourir !

J’aurais dû m’en douter, elle avait tout prévu.

J’ai fermé les yeux. Le soleil réchauffait mon corps, les oiseaux gazouillaient dans le sous-bois tout proche et je n’avais aucune envie que mes parents meurent. Pas plus ma mère que mon père.

Je me suis redressé d’un bloc.

– Comment tu peux me demander d’envisager d’avoir à faire un tel choix ? C’est trop horrible !

Pauline a déclaré en se redressant à son tour :

– C’est justement ça.

– Justement ça quoi ? j’ai demandé.

Elle a esquissé un sourire.

– Tout l’intérêt de la question.