Pauvre Richard


Chapitre 1
La nouvelle tombe

Pauvre Richard

Je suis tombé dans un guet-apens !

Je le sens bien.

Je me sens mal.

À cette heure-ci je devrais être seul dans la boulangerie. Jackie m’aurait gratifié de son plus beau sourire, offert tôt le matin au tout premier client. Elle emplirait l’espace de sa belle voix stridente, assaillant mes oreilles de plaintes rituelles sur le néant des programmes télé. La laissant parler pour deux, j’aurais pensé comme toujours : si tu le sais qu’y a rien, pourquoi tu regardes encore ? Et je resterais attaché à la convoitise béate et coupable de ses deux pêches Melba, qu’un cholestérol héréditaire m’interdit par prévention.

Je hais la génétique, et pas que pour ça.

Bref, je serais ressorti en croquant le quignon, bénigne tentation à laquelle je n’ai jamais su résister, entamant ainsi ma petite journée insignifiante de petit homme insignifiant. Oh ! Ne vous dérangez pas pour moi. Je m’y suis fait. Ça me va. J’aime beaucoup. Je n’attends plus grand-chose, ça roule.

 

Mais en lieu et place de mon train-train quotidien, de mon petit rendez-vous pêches et quignon, je me retrouve cerné de grosses mammas mouvantes, de mémés surexcitées. À vue de nez elles sont en nombre incalculable. Je ne sais pas : cent, deux cents. Dans une petite boulangerie de quartier...

Je peux à peine bouger. Ça me marche sur les pieds, ça me coup-de-coude, ça me colle, ça me cerne, ça me presse, me pétrit, ne se soucie absolument pas de moi, fait semblant de ne pas me voir. On parle, on crie, on gesticule. Jackie s’égosille avec ardeur à donner son avis. Derrière le comptoir, l’avantage de l’espace autorise de grands moulinets de bras qui amplifient sa voix. Ça donne une sirène d’alarme qui ameute alentour.

Mais c’est qu’elle a complètement oublié qu’elle est là pour vendre la Jackie ! Je voudrais pouvoir crier :

— Mon pain ! Je veux mon pain !

J’imagine la réponse à 120 décibels :

— Mais quel pain ? Quel pain ? De quoi il parle lui ?!

Cinq cent mètres plus loin au douzième étage du I 2, la mère Hamzaoui, qui est pourtant un peu dure de la feuille, se demanderait :

— Mais oui de quel pain il parle lui ?

 

Non, je dois me rendre à l’évidence, ce n’est plus une boulangerie. C’est le ventre du monde. Un énorme organisme mutant est en train de me digérer. Au milieu du magasin, je suis un petit bout de viande aspergé de postillons acides ; toutes ces bouches... c’est une horreur ! Je n’ai jamais vu les enzymes d’aussi près.

Dans leurs vêtements humides et déjà sales, les grosses masses gluantes de sueur me malaxent, et me charrient vers les parois. Je touche à peine terre. La viscosité de certains épidermes se colle à mes paupières, je commence à voir flou. Je ferme la bouche, je serre fort mes lèvres, pour ne rien avaler.

Voilà, je suis plaqué à la vitre des gâteaux. Tiens, du coup je constate que les Melbas étaient déjà là hier. Je les reconnais. Elles ne doivent pas me remettre avec ma figure toute aplatie. Si ça continue la vitre cédera, et je serais crépi de crème au beurre, pailleté d’éclats de verre. Beurk !

 

Je commence à m’affoler. Du calme ! Du calme ! Respire. Pense à quelque chose de positif !

Un grand ciel étoilé, et puis de grands soleils qui inondent de lumière l’étendue de verdure, une trajectoire courbe filmée au ralenti, une deuxième tête, et le ballon qui passe entre les jambes de Roberto Carlos ; Youri s’agenouille sur l’herbe, il ouvre ses bras au meilleur des Français, qui jubile en se jetant sur lui…

Le souvenir même de ce grand jour de gloire ne m’est d’aucun secours. D’autant qu’il a provoqué lui aussi de grands mouvements de foule. Je crois que je perds pied…

La sortie est obstruée. Le peuple s’agglutine, l’essaim grossit à vue d’œil. Dans pas longtemps, tout ce qui de la cité n’est pas encore au boulot sera là. Vu le taux de chômage cette idée me panique. 80 % de 10 000, ça fait plus de 5 000 personnes ça. Au moins… En tout cas la boulangerie ne suffira pas, ça c’est certain.

Tant pis pour le pain, il m’en reste au congélateur : je sors ! Je sors !

 

Plus facile à dire qu’à faire.

Sueurs, odeurs, parfums, ventres, cheveux, coup d’épaule et de pied… Je pousse, je me ratatine, je ne m’excuse plus, je ne souris plus, je suis à contre-courant, je suis un anticorps qui s’expulse à grand-peine d’un milieu trop hostile. Sortir ! Sortir ! Pousser ! C’est donc ça le rugby… Je comprends qu’il faille être costaud, et n’avoir peur de rien. Mais je ne suis pas costaud moi. Tant pis ! Je fonce ! Je charge ! Allez les petits ! Allez !

 

Voilà ! Le monstre m’a vomi sur la place. J’ai hérité d’un vieux chandail poisseux de couleur incertaine. Je ne vais pas chercher la propriétaire. Vingt minutes pour m’extirper de chez Jackie, avec les pieds, les mains, et sans le pain. Ça suffit comme ça ! Non, monsieur l’arbitre, je ne tenterai pas la transformation. Tenez ! Je vous rends le vieux ballon poisseux de couleur incertaine.

 

C’est l’hystérie collective : ça continue d’accourir de tous les bâtiments. Toute la cité est là. Les mamans n’accompagnent pas les enfants à l’école. Les rares travailleurs trouvent une bonne excuse, et prennent la journée. Les chercheurs d’emploi dégotent enfin une occupation intéressante. Les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, et même les chiens : la même exaltation frénétique, la même houle, une mer déchaînée, un tsunami.

Pauvres de nous ! Nous voilà submergés.

 

~~~

 

À bout de souffle je me suis éloigné pour m’affaler au pied d’un arbre. Je dois reprendre mes esprits. Redescendre en tension. Vite !

J’ai vraiment eu peur là. Je me suis vu mourir d’une mort absurde, en plein ridicule. Ok ! J’ai eu trente-trois ans hier. Mais je ne vois pas le rapport. Ce n’est pas tout le monde qui meurt à trente-trois ans non plus. Faut pas être hypersticieux.

Ça va ! Ça va ! Je suis assez isolé. Au sol, les jambes écartées, adossé sur le tronc, encore un peu groggy, j’observe. Je prends de la hauteur…

 

L’argent. L’argent…

Cent cinquante millions d’euros. Cent – cinquante – millions – d’euros !

La super cagnotte du loto. Le gros lolo comme dit Boualem en matant sa voisine. Il n’en rate pas une celui-là.

Le gagnant est de la cité. Ça fait la une de tous les journaux : Le pactole aux Néfliers !

 

Il n’y a pas de riches ici. Quand je dis riche entendez pas pauvre. Dès qu’on trouve un bon travail, stable et payé à peine plus que le Smic, on a trouvé l’eldorado, la bouée de sauvage. Et, priorité des priorités : on se casse ! Fissa ! Si tu es pour la paix, déménage. C’est l’objectif numéro un de tous et de chacun : trouver un bon travail pour… s’enfuir. Alors vous pensez bien : la super cagnotte du loto.

Quelqu’un de la cité vient de recevoir cent cinquante vies de salaires. Douze mille cinq cents ans de Smic !

150 vies… 12 500 ans...

Ça devient immatériel, abstrait. Ça ne veut même rien dire. Tellement. On dirait l’éternité…

 

Ici le Smic, on le mange. Un mois c’est bien de trop. À partir du quinze il n’en reste déjà que des miettes. Et ça peut durer quarante ou cinquante ans, rien ne change, en fin de course il n’en reste toujours que des miettes. Quarante ans de Smic versé au goutte à goutte, au mois le mois, ça s’auto-consume. Impossible d’économiser un centime. C’est le mécanisme des bas niveaux dans toute sa splendeur. Jamais trop. Jamais prendre le risque qu’on puisse s’en sortir, juste ce qu’il faut pour survivre. La tête hors de l’eau, juste le temps de reprendre son souffle : un jour, deux jours, et on replonge. Le métabolisme basal, rien de plus. La précarité des uns, le pré carré des autres.

Je ne sais pas à quel point c’est volontaire. Est-ce vraiment pensé, calculé, voulu ? Si Dieu existe, et que les hommes sont responsables à ses yeux, tous frères et gérants de la terre, j’imagine aisément que les riches vont passer un sale quart d’heure en éternité. Les enfants venez ici, Papa a deux mots à vous dire !...

En attendant, ici et maintenant, il nous reste :

– la foi, justement, pour supporter tout ça, genre : si ça pleure dans cette vie, ça rigolera dans l’autre ;

– la délinquance. Pas la financière, non, ça c’est celle des autres ;

– le je me tue au travail… pas pour moi, pour mes enfants. C’est presque comme la foi en fait, si tu regardes bien ;

– et enfin la chance. On peut toujours y compter…

 

Ben voilà, la chance, elle est tombée chez nous. Et elle est bien tombée… Notre super veinard, lui, question Smic, reçoit le tout en un seul versement.

T’imagine, toucher tous les salaires de ta vie en une seule fois ? Et au départ, bien sûr. Pas à la fin de la course, quand t’as plus la force de rien, épuisé de galères. Non, avant même de commencer !

— Monsieur… Vous allez gagner le Smic. Oui, désolé on peut pas plus.

— Non ! Non ! Ça va…

— Vous allez travailler quarante-deux ans. Oui désolé on peut pas moins. Par contre nous vous versons intégralement vos salaires par avance. Vous nous excusez on ne peut pas envisager de revalorisation annuelle. Encore moins de treizième mois. Ce qui nous fait (je calcuuuuule)… Voilà : 500 000 euros.

500 000 euros ! Au sortir de l’école.

Ajoutons-y une petite fleur supplémentaire :

— Pour vous remercier de votre docile compréhension eu égard aux quelques restrictions susmentionnées nous vous accordons à titre de dédommagement un coefficient multiplicateur de… voyons… trois cents. Voilà ! On multiplie le tout par trois cents. Ça ira ?

— … !!!

Trois cents vies de salaires. Douze mille cinq cents ans de Smic. En une seule fois. Cash.

J’ai l’impression d’avoir bu. Et j’ai bien fait de m’asseoir par terre.

En fait, prendre trop de hauteur, ça peut donner le vertige.