Un léger bruit dans le moteur

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Je suis un enfant qui tue les gens.

J’ai tué ma mère à la naissance, ensuite mon père a pris une nouvelle femme, le temps a passé et maintenant nous habitons un endroit où personne ne s’arrête, sauf si l’on tombe en panne.

Il y a mon père que je n’aime pas et ma nouvelle mère que je déteste. Il y avait aussi mon demi-frère, mais celui-là je l’ai déjà tué. Un accident de balançoire. C’est ce qu’ils pensent tous. Que mon petit frère est tombé de la planche de bois pour atterrir sur cette pierre pointue. Mais moi, je sais bien qu’il me suppliait tandis que je l’achevais. Il me regardait avec ses yeux qui ne pouvaient pas comprendre, alors je tapais avec encore plus de force, plus d’application, plus d’ardeur. J’y mettais tout mon cœur.

Une fois le travail terminé, j’ai couru vers la maison et j’ai montré du doigt le fond du jardin. Avec des sanglots et de l’eau dans les yeux. De la tristesse et de la peine et de l’horreur tout plein dans mon corps comme si c’était vrai.

Personne ne s’est douté de rien. Sauf que bientôt ce sera leur tour. Je coche les jours sur le vieux calendrier du mur de ma chambre à moi.

Je ne tue jamais le dimanche. Le dimanche c’est le jour où l’on prie le Dieu de nous tous, alors c’est pêché de taper avec les pierres sur la tête des autres enfants. On se rend dans la maison de bois avec la croix sur le toit et ceux des autres habitations font comme nous.

Ils font pareil.

Ils baissent les yeux et ils disent Amen.

Je n’aime pas ça. Je n’aime pas les voir là, tous réunis, se serrer les coudes et les mains. Je n’aime pas les regarder s’embrasser, se saluer d’un geste. Je ferme les yeux et j’imagine que je les tue tous.

J’imagine que je reste seul.

Qu’il n’y a plus que moi et le vieux chat noir de l’épicière, Madame Frolignac. Je prends le matou sur mes genoux, je le caresse à rebrousse poils, puis je serre son cou et je ne relâche mon étreinte que lorsqu’il a cessé de vivre.

Alors je suis vraiment seul.

Tous les jours de notre semaine à nous et ceci jusqu’au samedi, moi et tous les autres enfants du village, nous allons à l’école. En réalité ce n’est pas vraiment une école. C’est une sorte de préfabriqué dressé à la sortie du village, sans chauffage et sans rien de vraiment précis pour notre bien-être. C’est Mademoiselle Esplonde qui nous fait réciter toutes ces choses qui ne servent à rien. Comme pour l’école, elle aussi ce n’est pas vraiment une maîtresse. C’est une vieille dame qui vit toute seule, alors ceux du village lui on dit qu’elle pouvait faire la classe puisqu’il paraît que nous ne sommes pas assez nombreux pour avoir une vraie maîtresse dans une vraie école.

Mademoiselle Esplonde est vieille et laide. Elle a des poils qui lui poussent sur le menton et en plus elle est méchante avec nous. Un jour où elle crie vraiment trop fort parce personne ne peut lui donner le résultat de son problème qui ne nous intéresse même pas, je me lève sans lui demander l’autorisation, elle me menace pour que je retourne à ma place, mais je n’écoute pas. Je n’écoute plus.

Au contraire je marche vers elle, je me hisse sur la pointe des pieds et je tire les poils de son menton de sorcière. Elle se met à hurler et à me courir après pour me taper avec la règle en fer qu’elle brandit sans cesse au-dessus de nos têtes. Mais je n’ai pas peur d’elle. Je ne dis pas Amen comme les autres. J’ai ma pierre au creux de la main et je la tape fort sur son front. Il y a du rouge qui coule.

Elle crie « Oh mon Dieu ! » en voyant le sang qui tâche le sol du préfabriqué, puis elle tombe et les enfants du village vont tous à l’enterrement de la vieille dame qui a glissé et s’est cognée la tête sur le rebord du bureau.

Les jours qui viennent après, on est libres puisqu’on est toujours pas assez nombreux pour avoir une vraie maîtresse et qu’il n’y a plus un seul adulte qui sache lire ou écrire dans notre village.

Je dis que c’est un endroit où personne ne s’arrête, mais en fait c’est un mensonge.

Un jour quelqu’un s’arrête.

Il descend de sa voiture et prend des photographies des gens du village. Il dit que c’est pittoresque un endroit comme ça. Il est habillé comme ceux de la ville et il a de bonnes manières.

Alors moi avec mon canif je lui crève ses quatre pneus parce qu’il m’énerve à ne pas être comme nous.

Ensuite, il peste contre ces arriérés du trou du cul du monde et il repart avec les roues à plat. Il ne revient plus chez nous, et depuis ce jour-là c’est vraiment un endroit où personne ne s’arrête, sauf si l’on tombe en panne.

Le problème avec mes parents, c’est que je leur dois du temps. Le temps des repas et plein d’autres temps encore comme la prière dans la maison de bois avec la croix. Ce n’est pas normal de subir une injustice pareille, même pour un enfant. Un soir, quand ils sont endormis, je rentre dans leur chambre et je les frappe avec la hache dont mon père se sert pour fendre les bûches lorsque le temps vire au froid. Je vise à l’endroit où l’on a le cœur qui bat en dessous, là où le sang rouge sort de suite. À gros bouillons.

Je cogne fort pour que la hache pénètre bien. Ça évite de donner un deuxième coup pour les achever. Puis, je m’assois au fond de la chambre et je les regarde mourir. Ensuite je ferme la porte et je ne mange plus que lorsque j’ai faim.

Pour mes parents, c’est encore un mensonge.

Ils sont toujours vivants, même si c’est comme s’ils étaient déjà morts puisqu’ils ne font jamais rien de la journée. Mon père ne travaille pas, il touche une pension du gouvernement à cause des choses qu’il a fait avant d’habiter ici et puis de ce qui lui est arrivé après.

Ma nouvelle mère elle aussi ne fait rien. Elle dort et elle prie. Dans un sens ou dans l’autre. Quand je les tue avec la hache, c’est encore dans mes rêves.

Pour l’instant.

En ce qui concerne mon frère c’est la vérité. Je l’ai assassiné. La vieille institutrice aussi je lui ai fracassé le crâne. Les trois autres enfants du village le savent bien. Ils étaient là.

Mais ils ne diront rien parce qu’ils ont peur de moi.

Il y a Adrien Kallifan, qui est le fils des paysans du village. On les appelle comme ça parce que de temps en temps ils se penchent au dessus de la terre pour ramasser ce qui veut bien y pousser. C’est à dire pas grand chose. Eux aussi ils vivent de la fameuse pension. Les Kallifan, je les déteste vraiment. La mère est grosse et elle sent mauvais. Ses gros seins pendent sur son ventre et moi je prends mon canif et je le plante dedans. Ils se dégonflent à la manière des pneus du photographe. Son père a les mains râpeuses et les ongles sales. Lorsqu’il me caresse les cheveux en me souriant de ses dents cariées à la messe du dimanche, après je cauchemarde le soir au fond de mon lit. Adrien, lui, est bête et laid.

Il est les deux à la fois.

Ce ne sera pas une grosse perte lorsque je me débarrasserai de lui et de sa grosse tête vide.

Il y a aussi Laurie Gandriale qui est une jolie fille, mais qui est une fille. Sa mère est folle depuis le jour où elle a vu Laurie sortir d’entre ses jambes ensanglantées. Elle se balance toute la journée sur le rocking-chair de sa véranda et elle hurle avec les loups lorsque tombe la nuit.

C’est le père de Laurie qui s’occupe de tout à la maison. Il s’occupe des courses, des repas, du ménage, il s’occupe également de Laurie tandis que sa mère hurle à la mort.

Il touche aussi la pension et c’est le seul travail que je lui connaisse. Laurie a toujours les yeux dans le lointain parce que tout est sale autour d’elle. Elle préfère regarder ailleurs. C’est normal, je la comprends. Je l’aime bien au fond.

Je la tuerai après les autres. C’est décidé comme ça. Laurie mourra la dernière.

Enfin, il y a Marcus Mallavril. Ses parents sont noirs, alors ils se tiennent à l’écart du village. Le dimanche dans la maison de bois avec la croix, ils s’assoient sur le banc qui se trouve le plus éloigné de notre seigneur. Je crois qu’ils n’ont pas le droit d’aller plus près. Ils sont pauvres et ils n’ont qu’un petit jardin qui leur sert pour vivre. Le père Mallavril y passe toutes ses journées. La mère Mallavril fabrique des vêtements avec ses doigts, qu’elle vend ensuite à ceux du village. « Trop cher ! » dit mon père. Ma nouvelle mère ajoute qu’il faut savoir se montrer charitable envers son prochain.

Je crois bien que les Mallavril n’ont pas droit à la pension parce qu’ils sont noirs, mais ça je n’en suis pas certain.

Souvent Marcus me fait un signe de la main pour montrer qu’il connaît un blanc, mais moi je tourne la tête et je le méprise.

Mon prochain coup de pierre sera pour lui.

En plus de ceux là, il y a mes parents et puis aussi Madame Frolignac l’épicière, et Gaël, son chat, que j’égorge si souvent dans mes rêves. Elle seule a encore un contact avec la grande ville, lorsqu’elle va remplir sa vieille fourgonnette avec la nourriture en boite qu’elle nous revend trois fois le prix qu’elle l’a achetée. C’est encore mon père qui le dit. Rien que pour ça, Madame Frolignac mourra plus lentement que les autres.

Tous les autres habitants du village n’ont plus aucun contact avec le monde, puisque chez nous c’est un endroit où l’on ne s’arrête pas sauf si l’on tombe en panne.

Ils restent là, à regarder les pommes tomber et moi, pour l’instant, je suis condamné à faire comme eux.

Il y a enfin le vieux curé, parce que si on trouve que notre village est trop petit pour une vraie maîtresse et une vraie école, il est quand même assez grand pour un vrai curé et une vraie église. En fait, c’est pas vraiment un vrai curé parce qu’il est très vieux et tout fripé. Il tient à peine debout et il a du mal à parler, alors quand c’est la messe du dimanche il met des cassettes dans la machine avec le grand écran qui se trouve au milieu de la cabane en bois avec la croix dessus.

Mon père dit que l’écran s’appelle Dieu. Tous les autres disent pareil. Les cassettes, c’est le facteur qui les apporte une fois par mois avec les pensions des autres habitants du village.

Personne n’a jamais vu le facteur à part le vieux curé. Il passe très tôt, quand tout le monde dort encore et laisse l’argent au serviteur de Dieu, qui ensuite le redistribue aux habitants. Mon père dit qu’au passage le curé prélève une partie de l’argent et que c’est comme ça qu’il peut vivre.

Ma nouvelle mère appelle ça la part du Seigneur et elle dit que c’est normal. Notre vieux curé ne quitte jamais la maison avec la croix dessus parce qu’il est trop faible pour aller ailleurs.

Il faudra que j’aille là-dedans pour l’achever.

J’allais oublier la catin.

C’est comme ça que ma nouvelle mère l’appelle et c’est le seul nom que je lui connaisse. Les autres femmes du village disent la putain, mais ma nouvelle mère préfère dire la catin. Elle vit au fond du bois, dans la cabane des pêcheurs, près du lac. Mon père y va quelquefois le soir pour lui apporter de la nourriture. Ma nouvelle mère l’assassine du regard mais il y va quand même. C’est plus fort que lui. Adrien m’a dit que son père y va aussi parfois. Le père de Laurie lui n’y va pas. Il a ce qu’il faut à la maison.

Quant à celui de Marcus je n’en sais rien, vu que je ne parle pas aux nègres.

La catin a débarqué un jour dans notre village et depuis c’est un parasite. Elle ne travaille pas. Elle ne fait rien à part tourner la tête des hommes mariés comme mon père. C’est ma nouvelle mère qui le dit. C’est la seule de nous tous qui ne vient pas dire Amen le dimanche dans la maison avec la croix dessus le toit. Je ne sais pas de quoi elle vit, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle ne touche pas la pension. J’en suis certain, je l’ai vu de mes propres yeux. Lorsque je vais avec mon père chez le vieux curé, sur la table il y a toujours trois parts égales. Une pour le père d’Adrien, une pour celui de Laurie et une pour le mien. Je ne sais pas pourquoi elle ne touche pas la pension vu qu’elle n’est pas noire, mais en fait ce n’est pas vraiment mon problème. Elle aussi va mourir, mais pas de suite.

Je prendrai mon temps avec la catin.

Mais avant, elle va me servir pour mon plan à moi qui consiste à les tuer tous.